Une palme démagogique

Le 25 mai dernier, un film français, « Entre les murs », recevait la palme d’or. Du jamais-vu depuis vingt et un ans et « Sous le soleil de Satan » (1987), de Maurice Pialat. Le pays exultait. La question, grave, soulevée en filigrane par le film – comment et quoi enseigner à une classe de ZEP ? – fut vite oubliée. Un vent d’optimisme balayait les objections des Cassandre. Les collégiens se révélaient de merveilleux acteurs, c’était là le principal. La France « pluriethnique » – horrible mot – réalisait un projet collectif : le modèle français était donc en bonne santé, etc. Une supercherie du même acabit s’était produite lors de la Coupe du monde de football de 1998. La victoire de l’équipe française – « black-blanc-beur » – n’était-elle pas la « preuve » qu’il n’y avait aucun problème d’intégration, d’exclusion, de racisme dans la société française ? « Entre les murs » sort aujourd’hui dans plus de 350 salles : autant de cellules de dégrisement pour y voir clair.

« Entre les murs » est un « docufiction » virtuose en forme de huis clos signé Laurent Cantet. Les murs sont ceux d’une salle de classe, parfois ceux du collège. L’argument est mince, mais suffisant : un jeune professeur de français face à sa classe de quatrième, dans une zone d’éducation prioritaire. Les élèves du collège parisien Françoise-Dolto jouent les collégiens avec un naturel époustouflant. Ils ont répété pendant plusieurs mois, mais le réalisateur a su laisser libre cours à une dose d’improvisation. Ce cocktail donne au film un rythme jamais démenti. Les dialogues constituent l’essentiel de ce film, qui fait grand usage du plan-séquence. Les échanges sont drôles. Exemple : « Elle est trop chaude la question, si je la pose vous m’envoyez chez Guantanamo ». Le professeur semble de bonne composition. Mais, rapidement, le spectateur rit jaune. Et s’interroge.

Sujet de société

Ce prof « sympa » l’est-il tant que cela ? Incapable d’enseigner à ses élèves, sa priorité est de ne pas perdre pied. Alors, il parle, il parle. Sa logor- rhée est une arme de défense. Il en rajoute, il cède à la facilité, au langage approximatif, parfois vulgaire, de ses interlocuteurs. Il traite même deux élèves de « pétasses », provoquant un incident. Il est pris à son propre jeu. Mais il capitule. Presque toujours. Lorsqu’une jeune élève dit – de mémoire – qu’elle n’aime pas la France ou qu’elle n’a jamais désiré être française -, il répond, en substance : « Moi non plus, je ne suis pas toujours fier de mon pays… » En résumé, « Entre les murs » est film brillant dans la forme, démagogique sur le fond. La démagogie, c’est l’« attitude consistant à flatter les aspirations à la facilité ou les préjugés du plus grand nombre pour accroître sa popularité, obtenir ou conserver le pouvoir » (Larousse).

Dès sa projection à Cannes, le film est devenu un sujet de société. Le philosophe Alain Finkielkraut y voit le symbole d’une crise. « La civilisation ne demande pas à la langue d’être efficace, d’être directe, de permettre à chacun de dire sans détour ce qu’il a sur le coeur ou dans les tripes (…). La civilisation réclame le scrupule, la précision et la courtoisie. C’est exactement la raison pour laquelle l’apprentissage de la langue en passait, jusqu’à une date récente, par les grands textes », écrivait-il en juin dans une tribune au « Monde ».

« Caricature »

La réaction du philosophe, tenant d’une rigueur toute républicaine, n’est pas surprenante. Celle de Philippe Meirieu, professeur de sciences de l’éducation à l’université Lumière Lyon-II, porte-parole du courant des pédagogues – adversaire à ce titre de la « ligne » Finkielkraut – l’est plus. « Le film montre exactement ce qu’il ne faut pas faire en matière pédagogique », déclare-t-il (www.aef.info). La pratique du jeune professeur repose sur « l’affect », il est « sans cesse entraîné par les élèves sur leur propre terrain, au lieu de les tirer vers le haut, vers la culture et le savoir ». Même l’aspect documentaire est « discutable », le portrait du chef d’établissement, « caricatural ». Philippe Meirieu craint que le film n’« entérine l’idée qu’il y a d’un côté l’autoritarisme, avec le système des médailles et de l’exclusion, ou d’un autre côté la pédagogie de François Marin ».

La polémique devrait prendre un tour nouveau ces jours-ci. L’aventure d’« Entre les murs » continue hors d’Europe. Le film vient d’être sélectionné pour représenter la France aux Oscars et il inaugure vendredi le Festival de cinéma de New York. Son titre : « The Class ».

Source : Lex Echos

Lire aussi à ce sujet

  • Pas encore d\'articles associés
Cette entrée a été publiée dans default. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Une palme démagogique

  1. spitzberg dit :

    Un livre de plus sur l’école…
    Un ami du monde de l’édition m’a transmis un essai qui sortira le 12 février prochain.
    En ces temps d’incertitude scolaire, le nouveau livre de Claire L’Hoër « Bonnet d’âne et Palme d’or », m’a fait l’effet d’une claque revigorante.
    Ancré dans mes certitudes, j’étais persuadé que la droite voulait le naufrage de l’école publique et qu’elle avait organisé sa destruction par l’asphyxie financière. Professeur d’histoire en lycée depuis 15 ans, Claire L’Hoër remet les pendules à l’heure : non, tout n’est pas une question de moyens ; non, les élèves ne sont pas des bons à rien ; non, ce n’est pas par un retour en arrière que nous construirons le système scolaire dont nous avons besoin.
    Chaque page de son livre démontre à quel point le monde a changé en décalage total avec le système d’enseignement, et comment la France du XXIè siècle ne peut offrir à ses enfants l’école de Jules Ferry avec ses bonnets d’âne, ses lignes à recopier, son tableau noir et ses traditions.
    68 a été un tournant décisif, puis la création du collège unique. Cette fois, il ne s’agit ni d’un virage ni d’une énième réformette. Le lycée a besoin d’un vrai coup de karcher. Mais qui osera tenir la lance à eau ? Xavier Darcos ne semble pas disposer de la carrure nécessaire. Richard Descoings l’aura-t-il davantage ? Réponse dans les mois à venir…

  2. Parapluie dit :

    LE « entre les murs », c’est aussi le « intra muros » de la mutation inter académique, entre les murs historiques de la capitale.
    Et si l’oeuvre de cantet ne voulait pas justement montrer ce prof pédago/démago ?
    Le film en lui-même est -il démago ?
    Je n’en suis pas si sûr.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>