Un soir de l’hiver dernier, je reçus deux jeunes filles en colère – vraiment très en colère. Elles étaient institutrices en formation (pardon, professeurs des écoles !) à l’IUFM de leur secteur et venaient d’avoir, une heure auparavant, une altercation avec leur « formateur » en français. Elles avaient demandé à cet homme pourquoi la grammaire nouvelle qu’il leur prônait avec insistance était supérieure à la grammaire traditionnelle. Le « maître » avait été incapable de leur donner une seule raison, sauf à réaffirmer qu’elle était préférable. Gabrielle et Flora ne décoléraient pas ; elles réclamaient mon avis. Évidemment, je leur mis en charpie, de mon mieux, cette imposture enseignante que constitue la grammaire dite « nouvelle », issue inconsidérément du structuralisme le plus pédant ; je les rassurai sur le bien-fondé de leur attachement à la vieille nomenclature éprouvée. Pas de déictiques, mais des bons vieux pronoms… Eh bien, désormais, je n’aurai plus besoin de me fendre d’aucune démonstration, il me suffira de tendre aux questionneuses irritées un livre superbe publié ces jours-ci par un professeur, Paul-Marie Conti (1), lequel analyse et décrit l’enseignement actuel du français du haut d’une vaste expérience et d’une impressionnante culture. Le constat est sans pitié : « L’école contemporaine est moins égalitaire que l’école de jadis, écrit M. Conti. L’éducation de masse a échoué, et les écoles des riches prospèrent quand celles des pauvres s’enfoncent dans l’ignorance. » Seulement il explique clairement l’une des causes principales de cet échec programmé : le chamboulement de l’enseignement du français qui débouche sur du creux, du vide, une fabuleuse tricherie organisée par des gens dont les visées politiques passent avant le souci d’instruire vraiment. Tout le livre est passionnant ; il étale les carences de l’enseignement littéraire – c’est à en pleurer, de rire et de chagrin. Mais le premier chapitre, relatif à « l’enseignement de la langue », est le plus lumineux ; il traite de la grammaire moderne – que l’auteur appelle « grammaire globale » pour en démonter les supercheries. « La grammaire globale se donne les apparences d’une science, sans masquer toutefois sa misère à l’observateur attentif. » Misère et prodigieuse inefficacité. Le livre met en lumière le malentendu qui existe entre les intentions de la grammaire « moderne » – qui n’en est pas une véritablement – et les objectifs de la grammaire traditionnelle. Malentendu qu’on pourrait résumer ainsi : la nouvelle grammaire exerce les élèves à repérer des faits de langage (avec des mots à coucher dehors), mais ne leur apprend rien d’utile quant au maniement de la langue, tandis que l’ancienne s’efforce de guider les enfants dans la forêt des fonctions, et de leur inculquer une vraie connaissance pratique de la syntaxe du français. Pour prendre une image, la grammaire nouvelle est une sorte de guide touristique destiné à visiter des monuments classés, alors que la grammaire ancienne est une école d’architecture où l’on apprend à bâtir des maisons. « L’enseignement du français est devenu le lieu de considérations creuses – la langue elle-même ne fait plus l’objet d’aucun apprentissage. » Le niveau général des élèves est tiré paradoxalement vers le bas – et c’est là justement, pardonnez-moi, que le « bas » blesse, comme dit ma cousine ! Or, qui peut le plus peut le moins. Tel qui maîtrise le français dans sa forme correcte ou soutenue, tellement soutenue qu’il en monte parfois vers les nuages de la poésie, peut aussi écrire et s’exprimer en charretier s’il le souhaite, ou s’il le faut. Mais celui qui ne connaît que le niveau charretier reste condamné à vie à la charrette – c’est actuellement le sort de l’enfant du peuple que l’école trahit en ne lui donnant pas ses chances, malgré tous les bavardages idéologiques. Je le dis avec gravité pour appuyer les propos libérateurs de Paul-Marie Conti : une école qui n’apprend pas la langue est coupable de la plus haute et abominable trahison des classes populaires – aux deux sens du terme. Tous les enseignants devraient lire ce livre. Tous ceux qui ont des enfants aussi. J’en ferai part à Gabrielle et à Flora. Pour y voir plus clair, et se coaliser, peut-être. « Écrasons l’infâme », disait Voltaire – c’est-à-dire l’idiotie. (1) « L’Enseignement du français aujourd’hui », de Paul-Marie Conti, Éditions de Fallois, 198 p., 18 €. Source : Le FIgaro
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