L’école des désobéisseurs

Éducation. Quand l’extrême gauche prend en otages les élèves du primaire…

Yves Kerhuon, Valeurs Actuelles le 30-04-2009
SIPA

Opposé à la réforme du primaire destinée à remettre les savoirs de base au coeur de l’éducation, le mouvement des “désobéisseurs” défie le ministre de l’Éducation nationale.

La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration, c’est pourquoi d’un fonctionnaire dévoué, je me vois contraint de devenir un fonctionnaire désobéissant ! »

C’est en ces termes que Bastien Cazals, directeur d’école et enseignant à Saint-Jean-de- Védas (Hérault), a fait publiquement connaître le 25 novembre 2008, par un courrier adressé à Nicolas Sarkozy, son refus d’appliquer l’ensemble des réformes mises en oeuvre dans l’enseignement primaire par le ministère de l’Éducation nationale.

Au début du même mois de novembre, Alain Refalo,professeur des écoles à Colomiers (Haute-Garonne), avait également écrit à son inspecteur d’académie pour lui signifier son refus d’obéir, « en conscience ».

Environ 2 700 enseignants du primaire, sur 364 000, ont depuis suivi l’exemple de ces deux hommes et se sont regroupés au sein d’un Collectif de résistance pédagogique des “désobéisseurs”. Leur bilan, aujourd’hui, est peu convaincant. « Depuis le mois de mars, le mouvement a tendance à stagner, convient Bastien Cazals.Nous avons mis à profit les vacances scolaires d’avril pour essayer de relancer la machine en mai, avant que les vacances ne donnent un coup d’arrêt à la mobilisation. »

Les “désobéisseurs” n’ont pas trouvé un soutien très ferme auprès des syndicats d’enseignants. « Nos initiatives, qui procèdent à l’origine de démarches individuelles, n’entrent pas dans leurs habitudes, constate Bastien Cazals. Beaucoup de sections locales nous ont manifesté leur soutien. Lorsque j’ai été sanctionné, en décembre, une intersyndicale rassemblant presque toutes les organisations présentes dans l’Hérault m’a soutenu et accompagné aux différentes convocations.Mais les syndicats majoritaires n’approuvent pas notre mode d’action. »

Pis encore : à la suite de la publication d’une seconde lettre d’Alain Refalo, dans laquelle il fustigeait la « servilité » de son inspecteur de circonscription, le syndicat Unsa des inspecteurs de l’Éducation nationale (Si.en-Unsa) a vigoureusement protesté, en l’accusant de « rejeter toutes les valeurs fondatrices de l’école de la République ».

Par ailleurs, des voix s’élèvent pour demander au ministre de l’Éducation nationale, Xavier Darcos, de faire preuve d’une plus grande sévérité à l’encontre des “désobéisseurs”. En application de la loi sur le service non fait, ceux-ci font l’objet de retraits de salaire de deux jours par semaine et leur promotion est freinée mais pas gelée. Jugeant ces sanctions insuffisantes, l’association SOS Éducation a lancé une campagne de pétitions, qui a déjà recueilli à la mi-avril plus de 10 500 signatures. «Nous avons adressé une lettre de soutien à l’inspecteur d’académie et demandé au ministre la révocation d’Alain Refalo, explique Aldric Boulangé, délégué général adjoint de l’association. Le ministère compte que ce mouvement s’éteindra de lui-même, mais les sanctions financières infligées aux “désobéisseurs” sont compensées par une caisse de solidarité créée avec l’appui des syndicats. S’ils ne risquent rien, pourquoi ne recommenceraient-ils pas à la prochaine occasion ? C’est une question de principe : un fonctionnaire est tenu de se conformer aux directives de son ministre. »

Les “désobéisseurs” peuvent cependant compter sur des soutiens puissants au sein de l’Éducation, en particulier celui des “pédagogistes”, inspirés par Philippe Meirieu, dont Alain Refalo se réclamait dans la première lettre adressée à son inspecteur.

« Professeur des universités en sciences de l’éducation et ancien directeur de l’IUFM de Lyon, proche de Lionel Jospin et de Jack Lang, Meirieu a inspiré les théories et contribué à toutes les réformes qui ont conduit à la faillite actuelle de l’Éducation nationale, du collège unique à la théorie de “l’élève au centre de l’école”, en passant par la création des IUFM et du Conseil national des programmes », explique Aldric Boulangé.

Sur le site Internet du collectif Résistance pédagogique figurent en bonne place plusieurs textes émanant d’une autre personnalité du “pédagogisme”, Pierre Frackowiak. Coauteur avec Philippe Meirieu d’un livre sur l’éducation paru en 2008 (L’éducation peut-elle être encore au coeur d’un projet de société, éditions de L’Aube), inspecteur honoraire de l’Éducation nationale et responsable du Si.en-Unsa dans le Nord, Frackowiak possède une certaine antériorité en matière de désobéissance, puisqu’en septembre 2006, il avait publiquement déclaré à Gilles de Robien, sur France 2,qu’il refusait d’appliquer sa réforme de l’apprentissage de la lecture…

Le site du collectif met aussi en ligne, en non moins bonne place, des textes de soutien et d’analyse de Jean- Marie Muller, ancien professeur de philosophie, qui a lui aussi un riche passé derrière lui. Depuis les années 1970, ce militant “non violent” a fait de la subversion sa vocation : au premier rang du mouvement des objecteurs de conscience, on l’a vu faire la grève de la faim sur le plateau du Larzac au côté de Lanza del Vasto, contestataire chrétien disciple de Gandhi, protester à bord d’un bateau de Greenpeace contre les essais nucléaires français dans le Pacifique, participer au Congrès mondial des forces pacifiques, organisé à Moscou en 1973 par le pouvoir soviétique, enseigner les théories “non violentes” aux dirigeants sandinistes du Nicaragua, intervenir en 2005 au forum altermondialiste de Porto Alegre. Un itinéraire étrangement similaire à celui, par exemple, de José Bové, auteur d’un livre intitulé Pour la désobéissance civique…

Une passerelle entre la gauche et les anarcho-libertaires

Bastien Cazals, qui fait volontiers état du soutien de Philippe Meirieu et de ses amis, nie que les “désobéisseurs” aient partie liée aux altermondialistes, « en tout cas au niveau du collectif », précise-t-il, tout en affirmant ignorer « si des membres du réseau Résistance pédagogique sont, à titre personnel, en relation avec eux ».

Peut-être Alain Refalo en sait-il davantage ? Coauteur avec Muller d’un livre paru en 2000 (Vers une culture de la non-violence), il préside le Centre de ressources sur la non-violence de Midi- Pyrénées, dont il est instructif de visiter le site Internet. Dans la liste des “liens vers les partenaires et site recommandés”, on trouve entre autres larzac.org ou monde-solidaire.org, site du collectif d’associations et de syndicats qui organisa le grand raout altermondialiste Larzac 2003.

Les “désobéisseurs”apparaissent ainsi comme une passerelle jetée entre la mouvance anarcho-libertaire de la nébuleuse altermondialiste et la gauche institutionnelle, qui fait depuis trente ans la pluie et le vilain temps dans l’Éducation nationale. Une ultrapolitisation qui pourrait ne pas être du goût de tous les parents et préparer la marginalisation du mouvement.

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