De Natacha Polony dans le Figaro:
Mieux que dans un roman policier : un grand cadavre, et pléthore d’assassins. L’école que nous avions connue (l’auteur de ces lignes en a vu les derniers feux, déjà bien faibles) a disparu corps et âme. Le propos, il est vrai, a l’air un peu excessif. Décliniste, diront certains. Réactionnaire, diront les autres. Et ceux qui partagent le point de vue plaideront qu’il ne faut pas désespérer Billancourt, que les bonnes volontés sont nombreuses, et que quelques mesures d’urgences pourraient arranger bien des choses. Quoi qu’il en soit, on prétendra que c’est faire insulte aux enseignants qui tous les jours font de leur mieux, dans les classes, pour transmettre quelques savoirs dans des conditions, parfois, que nul autre n’accepterait. Comme si le médecin légiste faisait insulte aux réanimateurs en constatant simplement le décès du malade.
Mais entendons-nous bien. Ecrire que l’école de Jules Ferry est morte peut être pris de diverses manières. Aussi serons-nous explicites. L’époque qui va des Lumières à la deuxième moitié du XXème siècle, et durant laquelle fut pensée, puis instituée, une école dont la mission était de fonder une République d’hommes libres en instruisant les futurs citoyens, c’est-à-dire en leur transmettant les savoirs qui leur permettraient de ne pas dépendre d’autrui dans leurs jugements, cette époque s’achève à présent. L’école ne sert plus à instituer en instruisant, elle n’a plus de lien avec la nation, n’est plus garante des valeurs de la République par l’apprentissage d’un savoir universel.
L’école, dans les sociétés occidentales de ce début de XXIème siècle, prépare des individus à appréhender un monde du travail mouvant fondé sur une économie de la connaissance, où ils seront amenés à s’adapter à tous les changements (et peu importe qu’il ne s’agisse que d’une fiction dans un pays où les PME et l’artisanat sont majoritaires, et dans un monde où les pays qui accueillent notre emploi industriel délocalisé sont aussi ceux qui développent un système universitaire de pointe dans le domaine des hautes technologies). L’école sert le nomadisme. Elle prépare l’impermanence. Elle n’est plus une institution de la nation mais un service public, c’est-à-dire un organisme chargé de fournir à peu près également aux familles la part d’éducation que celles-ci ne peuvent donner à leurs enfants puisqu’elles sont occupées à travailler. Cette part d’éducation est celle qui en fera des individus efficaces pour traiter les informations et s’emparer des nouvelles technologies mises à leur disposition. Certains pourront bien continuer à en attendre une formation humaniste par la confrontation avec les époques qui nous ont précédés, ils devront pour cela trouver une niche, dans le public ou le privé (mais gageons qu’il en restera : les élites sont conservatrices pour leurs propres enfants). L’école (de la maternelle au baccalauréat, puisque la scolarité sera bientôt obligatoire jusqu’à 18 ans) n’est plus qu’un élément dans le dispositif de formation de l’individu tout au long de la vie, en vue de son intégration dans le système de production-consommation administré par une puissance publique neutre, chargée de garantir son bien-être.
Exagéré, diront encore les optimistes. Et pourquoi pas, ajouteront les autres, qui croiront peut-être y voir une image du libéralisme (preuve qu’il faut relire Tocqueville de toute urgence). Il est cependant évident, pour qui s’intéresse aux évolutions du système éducatif, qu’un processus entamé depuis maintenant quarante ans est en train de trouver son aboutissement. Ce processus s’est ouvert avec l’introduction de méthodes pédagogiques dont les prémisses idéologiques sont parfaitement énoncées par Nathalie Bulle (l’Ecole et son double, éd. Hermann) ou Olivier Rey (Une folle solitude, éd. Seuil). A travers les méthodes de lecture, les mathématiques modernes ou le développement de l’histoire thématique et des analyses de documents, il s’agissait de couper systématiquement l’élève de toute mémoire pour lui faire fonder son savoir en lui-même. Au nom, bien sûr, de l’égalité : toute référence à un savoir classique favorisait les classes dominantes, qui pouvaient transmettre ce patrimoine culturel à leurs héritiers.
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