Vos histoires de dents qui grincent…

Nous reproduisons avec plaisir le billet d’humeur d’Edmond Prochain

C’est tout comme j’aime. Un article de presse tellement rempli jusqu’à la nausée d’âneries qu’on l’entend hennir braire encore longtemps après l’avoir quitté. Et ce n’est même pas la faute de la journaliste, qu’on sent la plus impartiale possible dans une affaire qui ne la passionne pas plus que ça. Elle fait le métier, elle s’acquitte des interviews de rigueur, elle pointe les creux et les bosses de l’affaire, et puis… rien. Malheureusement pour elle, c’est juste un bon sens éditorial qui manque au papier, au final : un tel article n’a pas vraiment lieu d’être, quand on prend la peine de noter le nombre d’évidences sur lequel il est assis.

Petite plongée dans un univers absurde qui est aussi le nôtre. Attention : ça pourrait vous arriver !

Comme souvent dans ces cas-là, il faut s’arrêter un instant sur le titre de l’article, qui vaut quand même son pesant de tout ce que tu veux (mais pas de cacahuètes, parce que ce serait un cliché). « Nantes : des dents grincent au foyer catholique étudiant.«  Brr… On sent quand même venir la sale affaire, les mains pas propres, les traces de scandale dissimulés depuis des générations. Et du coup, on se prend à imaginer ce que ça peut bien être : de la drogue cachée dans les oreillers ? des pratiques nocturnes condamnables entre étudiants ? la résurgence soudaine d’une histoire louche liée à la Déportation ? Franchement, on craint le pire. Puisque les dents grincent, c’est bien qu’il y a malaise dans la demeure… vite, vite : il faut faire toute la lumière sur cette zone sombre !

Et puis en fait, non. Mais je dois t’avouer un truc : je m’en suis un peu douté quand même… (Je suis trop fort, je sais.)

L’intro nous fait quand même monter d’un cran dans cet angoissant suspense : les étudiants s’en vont, le directeur fait aussi ses bagages et, il l’admet, « non sans amertume »… D’ailleurs, la sentence tombe, raide comme le couperet de la justice ou un col de chemise de BHL : « Les choses ne seront plus comme avant ». C’est normalement le moment où l’image disparaît de l’écran dans un élégant fondu au noir, sur un mouvement de caméra qui s’éloigne pour souligner la fin d’un monde, la disparition d’une époque bénie, le début du chaos. On s’attend presque à entendre des violons – façon Vladimir Cosma – tandis que commencera à se dérouler le générique de fin. Ensuite on sortira de la salle en silence, on marchera lentement le long du trottoir, et chacun se demandera, avant de l’exprimer pour les autres, ce qu’au fond il a pensé du film. Charlotte proposera timidement d’aller quand même boire un verre, mais Daniel déclinera en disant qu’il bosse demain ; les autres suivront. On aura tous le cœur lourd et les images dramatiques de cette fin repasseront sans cesse dans nos tê… Euh… je m’égare, là, non ?!

Pardon. J’en étais où, déjà ? Ah oui : « Les choses ne seront plus comme avant ». Jésus, Marie, Joseph ! miséricorde ! Continuons sans tarder la lecture de l’article, pour savoir enfin quelle malédiction s’est abattue sur la paisible résidence nantaise.

« Le Foyer catholique des étudiants à Nantes, rue du Chapeau-Rouge, 90 chambres, change de cap. » Seigneur, nous y voilà ! Le voile se déchire, sur lequel était peinte l’illusion de notre bonheur… Que se passe-t-il ? la révélation approche. « L’évêque en a confié la gestion au Chemin Neuf. » Sainte-Marie, mère des apôtres ! Le « Chemin Neuf », ça sonne un peut secte, ça, non ? Ce serait donc ça : les pauvres étudiants captifs du foyer catho seraient jetés en pâture à des prédateurs spirituels, comme des brebis au milieu des loups ? C’est épouvantable, c’est ignominieux, c’est effrayant… Et tandis que le papier de Ouest-France se poursuit, on voit peu à peu transparaître l’infâme objectif de l’Église (obscurantiste) à travers ses petits soldats du Chemin Neuf (sectaires) : « y réinjecter une bonne dose de religion ». Tout est consommé. C’est l’apocalypse.

Ensuite, se succèdent les impressions des uns et des autres. Et les éléments tombent, les uns après les autres, à charge, tous plus accablants pour la nouvelle direction du foyer : les règles changent (insupportable), la chapelle sera rouverte (scandaleux), les garçons ne pourront plus recevoir des filles dans leur chambre (rétrograde), et inversement (fasciste), un prêtre va venir s’installer sur place (inconscient), les étudiants seront obligés de participer « une fois par mois à une soirée dédiée à la formation chrétienne » (dictatorial), etc.

Surprenant scrupule dans la narration : aucune mention d’un « virage à droite » ou même de l’utilisation du latin pour la vie courante… alors que bon, on est pas des gros naïfs non plus : on sait bien que c’est la suite du programme !

Même les étudiants déjà résidents sont obligés de repasser un entretien pour pouvoir rester. Et les recalés sont en état de choc. Pour preuve, le témoignage de cet ex-pensionnaire, qu’on devine (malgré la pudeur journalistique) au bord des larmes, tout juste tombé dans la drogue et l’alcool, tremblant et ne supportant plus le contact avec la lumière : « On n’a pas le profil. En clair, pour rester là, faut être très pratiquant. » On se demande d’ailleurs pourquoi il n’a pas encore saisi la Halde, tiens… (L’émotion, sans doute.)

Comme lui, en signe de protestation vive, ils sont une quarantaine à ne même pas avoir souhaité passer l’entretien. Ah, mais sauf que ça révèle tout autre chose, ça ! Du coup, ce n’est pas le foyer qui ne veut pas d’eux… mais bien eux qui refusent la nouvelle orientation du foyer !

Parce que, soyons clairs, qu’est-ce qui est reproché ici à l’Église de Nantes (« à Nantes » ? « qui est à Nantes » ? je m’y perds un peu, en terminologie catholique française, s’cusez !), hein, qu’est-ce qui lui est reproché ? Tout simplement de faire de son foyer catholique un foyer catholique. Ouuuh… les vilaiiins ! mais quel scandale !

Je ne suis pas sur place, je ne sais pas dans quel contexte la transition s’est faite (imaginons que les changements aient été un peu brusques : ça n’aurait pas aidé à une bonne acceptation des choses), mais c’est tout de même étonnant de constater qu’une fois de plus, on aime bien les cathos surtout quand ils ne sont pas cathos… Dans une société qui aime à célébrer la différence et les particularismes culturel et/ou régionaux, il sera un jour bon de s’interroger sur ce réflexe, non ?

En attendant, pardon, mais je crois que le Vicaire général, cité à la fin de l’article, a plutôt raison quand il dit : « À mon avis les gens se sont monté la tête. C’est une communauté qui a fait ses preuves. Leur projet, j’en suis certain, correspond à une demande de jeunes étudiants. »

C’est un peu comme le communiqué de l’Enseignement catholique de Paris quand il a été question de faire retirer les crucifix des salles d’examen : le bon sens, parfois, ça a du bon.Et tant pis s’il y a des dents qui grincent.

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