Jérôme Prigent, oratorien, professeur agrégé de Lettres et membre du comité d’orientation scientifique au Secrétariat général de l’Enseignement catholique (SGEC) développe une réflexion sur les enjeux essentiels de la dimension religieuse de la transmission de la culture.
« L’homme et la nature sont faits pour aller ensemble dans leur splendeur créée par Dieu, dans leur tragédie et dans leur salut »
Paul Tillich |
Le titre de cet article ne se veut pas une formule vague et pompeuse destinée à redire une fois encore l’inquiétude des enseignants sur le manque de références culturelles des collégiens, lycéens et étudiants dans le domaine du religieux. Il aurait sans doute fallu alors parler de la dimension culturelle des religions, qui en tant que réservoirs de croyances, de représentations et de symboles, ont, en effet, nourri l’imaginaire et les formes des cultures, lesquelles deviennent indéchiffrables si les humanités et la culture scolaire ont été amputées de toute information précise dans ce domaine. L’air est bien connu. En témoignent les débats suscités par le rapport Debray sur L’Enseignement du fait religieux, en 2002, dont les conclusions, bien accueillies dans un premier temps, ont vite été étouffées au cours des années suivantes alors qu’une nouvelle méfiance vis-à-vis du religieux se faisait jour (comme le montre la réception du rapport de la commission Stasi en 2003). Revoyons le paysage. Les nouvelles générations n’accèdent plus à un implicite, qui pour leurs prédécesseurs, « croyants ou non » (comme on dit), semblait aller de soi. Les scènes bibliques de la tradition picturale occidentale, le jansénisme de Racine (la grâce dont Phèdre a manqué !), le dialogue entre l’évêque et le conventionnel dans Les Misérables, roman tout entier placé sous le signe de la rédemption, les allusions aux cycles liturgiques chez Bach ou chez Claudel, les lectures talmudiques de Lévinas : ces seules références éparses, qui toutes relèvent de l’espace culturel judéo-chrétien, suggèrent assez, si l’on songe au peu d’écho qu’elles peuvent éveiller, que l’on devient rapidement étranger à son propre patrimoine artistique, littéraire ou philosophique… culturel, en un mot. Et il est pénible ou cocasse de s’avouer que les jeunes chez qui l’on diagnostiquait, il y a quinze ou vingt ans, approximations, carences ou manques de repères, ont eu le temps de devenir les professeurs d’aujourd’hui, parfois aussi perplexes voire démunis que leur auditoire.
Toutefois, il est à craindre qu’une simple patrimonialisation du religieux, même prise en compte dans les programmes scolaires dans le louable objectif de donner quelques clés de compréhension aux élèves ou étudiants, ne soit pas à même de satisfaire aux exigences vitales de toute transmission soucieuse d’élever, au sens plénier du mot, et de donner les ressources permettant à chacun d’élaborer du sens ou de s’approprier l’héritage commun. Notre époque est simultanément amnésique et patrimoniale. Le prurit patrimonial démange nos communicants. Or transmettre n’est pas communiquer, car transmettre implique le temps, la durée. La communication favorise l’« hyper-spatialisation », c’est-à-dire la co-présence de tous les points de l’espace en n’importe quel lieu. Mais cette société qui communique est encline à oublier le temps, sous toutes ses espèces, le temps comme promesse, mais aussi le temps comme mémoire, voire comme tradition/transmission de l’immémorial. Pour bénéficier d’un droit d’inventaire, il faut être en mesure de recevoir l’héritage du passé, autrement que par les moyens d’une information hâtive et simplificatrice. À moins que l’on se résigne à ne dispenser que des procédures et un savoir préconstitué qui permettront aux jeunes de s’insérer dans un système économique sans visage, en conformité avec les attentes diffuses ou explicites des technostructures établies. |






















