ROME, Vendredi 17 octobre 2008 (ZENIT.org) - Nous publions
ci-dessous le discours que le pape Benoît XVI a adressé ce jeudi aux
personnes qui participaient au congrès organisé par l'Université
pontificale du Latran à l'occasion du dixième anniversaire de
l'encyclique de Jean-Paul II « Fides et ratio », et qu'il a reçues en
audience.
* * *
Messieurs les cardinaux,
Vénérés frères dans l'épiscopat et dans le sacerdoce,
Mesdames, Messieurs,
Je
suis heureux de vous rencontrer à l'occasion du congrès organisé de
manière opportune pour célébrer le dixième anniversaire de l'encyclique
Fides et ratio. Je remercie tout d'abord Mgr Rino Fisichella des
paroles courtoises qu'il m'a adressées au début de la rencontre
d'aujourd'hui. Je me réjouis que les journées d'étude de votre congrès
voient la collaboration effective entre l'Université du Latran,
l'Académie pontificale des sciences et la Conférence mondiale des
Institutions universitaires catholiques de philosophie. Une telle
collaboration est toujours souhaitable, surtout lorsqu'on est appelé à
rendre raison de sa propre foi face aux défis toujours plus complexes
qui se posent aux croyants dans le monde contemporain.
Avec dix ans de recul, un regard attentif sur l'encyclique Fides et ratio
permet d'en saisir avec admiration l'actualité durable : elle révèle la
profondeur clairvoyante de mon inoubliable prédécesseur. En effet,
l'encyclique se caractérise par sa grande ouverture à l'égard de la
raison, en particulier à une période où on en théorise la faiblesse.
Jean-Paul II souligne en revanche l'importance de conjuguer la foi et
la raison dans leur relation réciproque, tout en respectant la sphère
d'autonomie propre à chacune. Avec ce magistère, l'Eglise s'est faite
l'interprète d'une exigence naissante dans le contexte culturel actuel.
Elle a voulu défendre la force de la raison et sa capacité d'atteindre
la vérité, en présentant encore une fois la foi comme une forme
particulière de connaissance, grâce à laquelle on s'ouvre à la vérité
de la Révélation (cf. Fides et ratio, n. 13). On lit dans
l'encyclique qu'il faut avoir confiance dans les capacités de la raison
humaine et ne pas se fixer des objectifs trop modestes : « C'est la foi
qui incite la raison à sortir de son isolement et à prendre volontiers
des risques pour tout ce qui est beau, bon et vrai. La foi se fait
ainsi l'avocat convaincu et convaincant de la raison » (n. 56). Le
temps écoulé manifeste, du reste, quels sont les objectifs que la
raison, soutenue par la passion pour la vérité, a su atteindre. Qui
pourrait nier la contribution que les grands systèmes philosophiques
ont apportée au développement de la conscience de soi de l'homme et au
progrès des différentes cultures ? Celles-ci, par ailleurs, deviennent
fécondes quand elles s'ouvrent à la vérité, permettant à ceux qui y
participent d'atteindre des objectifs qui rendent la vie sociale
toujours plus humaine. La recherche de la vérité porte ses fruits en
particulier quand elle est soutenue par l'amour de la vérité. Saint
Augustin a écrit : « Ce que l'on possède avec l'esprit s'obtient en le
connaissant, mais aucun bien n'est pas parfaitement connu si l'on
n'aime pas parfaitement » (De diversis quaestionibus, 35, 2).
Toutefois,
nous ne pouvons pas nous cacher qu'un glissement a eu lieu, d'une
pensée en grande partie spéculative à une pensée le plus souvent
expérimentale. La recherche s'est en particulier tournée vers
l'observation de la nature, dans la tentative d'en découvrir les
secrets. Le désir de connaître la nature s'est ensuite transformé en
une volonté de la reproduire. Ce changement n'a pas été indolore :
l'évolution des concepts a entaché la relation entre la fides et la ratio, ce qui a amené l'une et l'autre à suivre des voies différentes. La conquête scientifique et technologique, avec laquelle la fides est toujours davantage appelée à se confronter, a modifié l'antique concept de ratio ;
d'une certaine manière, elle a marginalisé la raison qui recherchait la
vérité ultime des choses pour laisser place à une raison qui se
contentait de découvrir la vérité contingente des lois de la nature. La
recherche scientifique a certainement une valeur positive. La
découverte et le développement des sciences mathématiques, physiques,
chimiques et des sciences appliquées sont le fruit de la raison et
expriment l'intelligence avec laquelle l'homme réussit à pénétrer dans
la profondeur de la création. La foi, pour sa part, ne craint pas le
progrès de la science et les développements auxquels ses conquêtes
conduisent lorsque celles-ci sont finalisées à l'homme, à son bien-être
et au progrès de toute l'humanité. Comme le rappelait l'auteur inconnu
de la Lettre à Diognète : « Ce n'est pas l'arbre de la science
qui tue, mais la désobéissance. Il n'y a pas de vie sans science, ni
science sûre sans vie véritable » (XII, 2.4).
Il arrive
cependant que les scientifiques n'orientent pas toujours leurs
recherches vers ces objectifs. Le gain facile ou, pire encore,
l'arrogance de remplacer le Créateur jouent parfois un rôle
déterminant. Il s'agit d'une forme d'hybris de la raison, qui
peut assumer des caractéristiques dangereuses pour l'humanité
elle-même. La science, par ailleurs, n'est pas en mesure d'élaborer
des principes éthiques ; elle peut seulement les accueillir et les
reconnaître comme nécessaires pour faire disparaître ses éventuelles
pathologies. La philosophie et la théologie deviennent, dans ce
contexte, des aides indispensables avec lesquelles il faut se
confronter pour éviter que la science n'avance toute seule sur un
sentier tortueux, plein d'imprévus et qui n'est pas dépourvu de
risques. Cela ne signifie pas du tout limiter la recherche
scientifique ou empêcher la technique de produire des instruments de
développement ; cela consiste plutôt à garder en éveil le sens de
responsabilité que la raison et la foi possèdent à l'égard de la
science, pour qu'elle demeure dans le sillon de son service à l'homme.
La
leçon de saint Augustin est toujours riche de signification, également
dans le contexte actuel : « A quoi parvient - se demande le saint
Evêque d'Hippone - celui qui sait bien utiliser la raison, sinon à la
vérité ? Ce n'est pas la vérité qui parvient à elle-même avec le
raisonnement, mais c'est elle que recherchent ceux qui utilisent la
raison... Confesse que tu n'es pas toi-même ce qui est la vérité, car
celle-ci ne se cherche pas elle-même; toi, en revanche, tu es parvenu
à elle non pas en passant d'un lieu à l'autre, mais en la recherchant
avec la disposition de l'esprit » (De vera religione, 39, 72).
Ce qui revient à dire : quel que soit le lieu où se déroule la
recherche de la vérité, celle-ci demeure comme une donnée qui est
offerte et qui peut être reconnue comme déjà présente dans la nature.
En effet, l'intelligibilité de la création n'est pas le fruit de
l'effort du scientifique, mais la condition qui lui est offerte pour
lui permettre de découvrir la vérité qui y est présente. « Le
raisonnement ne crée pas ces vérités - poursuit Augustin dans sa
réflexion - mais les découvre. Celles-ci existent donc en elles-mêmes,
avant encore d'être découvertes et, une fois découvertes, elles nous
renouvellent » (ibid., 39, 73). La raison, en somme, doit
pleinement accomplir son parcours, forte de son autonomie et de sa
riche tradition de pensée.
Par ailleurs, la raison sent et
découvre que, outre ce qu'elle a déjà atteint et conquis, il existe une
vérité qu'elle ne pourra jamais découvrir en partant d'elle-même, mais
seulement recevoir comme un don gratuit. La vérité de la Révélation ne
se superpose pas à celle qui est atteinte par la raison ; elle purifie
plutôt la raison et l'élève, lui permettant ainsi d'élargir ses propres
espaces pour s'insérer dans un domaine de recherche insondable comme le
mystère lui-même. La vérité révélée, dans la « plénitude des temps » (Ga
4, 4), a pris le visage d'une personne, Jésus de Nazareth, qui apporte
la réponse ultime et définitive à la question de sens que se pose
chaque homme. La vérité du Christ, dans la mesure où elle touche chaque
personne à la recherche de joie, de bonheur et de sens, dépasse de
beaucoup toute autre vérité que la raison peut trouver. C'est donc
autour du mystère, que la fides et la ratio trouvent la possibilité réelle d'un parcours commun.
Au
cours de ces journées, se déroule le synode des évêques sur le thème :
« La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l'Eglise ». Comment
ne pas voir la coïncidence providentielle de ce moment avec votre
Congrès. La passion pour la vérité nous pousse à rentrer en nous-mêmes
pour saisir dans l'homme intérieur le sens profond de notre vie. Une
vraie philosophie devra conduire chaque personne par la main et lui
faire découvrir combien il est fondamental pour sa dignité de connaître
la vérité de la Révélation. Devant cette exigence de sens, qui ne donne
pas de trêve tant qu'elle ne débouche pas en Jésus Christ, la Parole de
Dieu révèle son caractère de réponse définitive. Une Parole de
révélation qui devient vie et qui demande à être accueillie comme
source intarissable de vérité.
Alors que je souhaite à chacun
de ressentir toujours en soi cette passion pour la vérité, et de faire
ce qui est en son pouvoir pour en satisfaire les exigences, je désire
vous assurer que je suis avec satisfaction et sympathie votre
engagement, en accompagnant votre recherche, également par ma prière.
Pour confirmer ces sentiments, je donne volontiers à vous tous qui êtes
ici présents et à vos proches, ma bénédiction apostolique.
© Copyright du texte original : Librairie Editrice du Vatican
Traduction : Zenit