Collège unique, folie pour tous
Albert Camus rapporte dans Le mythe de Sisyphe
cette histoire à la fois drôle et tragique : un fou s’obstine à pêcher
dans une baignoire. Se croyant sans doute bien inspiré, son psychiatre
lui demande si ça mord, à quoi l’insensé répond avec un bon sens
infaillible : « Mais non, imbécile, puisque c’est une baignoire. »
Il
est à craindre que cette histoire de fou ait quelque rapport avec le
monde de l’école devenu à certains égards kafkaïen en ce que l’homme
s’y « donne le luxe torturant de pêcher dans une baignoire, sachant
qu’il n’en sortira rien. ». Passant de la baignoire à l’école, nous y
observerons la même étrangeté : travailler à la réussite de tous,
sachant qu’il n’en sera rien. Autrement dit, enseigner est devenu ce
métier que Freud classait parmi les impossibles comme gouverner ou
guérir. Rude épreuve qui ressemble en effet à celle de Sisyphe.
Qu’avons-nous fait aux dieux pour mériter un tel châtiment ? Les Grecs
répondraient : la démesure, et la Bible : le fruit défendu. Dans les
deux cas, les mortels souffrent de vouloir ce qui n’est pas en leur
pouvoir. Difficile alors, comme le souhaite notre philosophe, d’ «
imaginer Sisyphe heureux », sauf à considérer justement ce bonheur
comme purement imaginaire ou artificiel tels les paradis du même nom.
Certains s’en affligent, d’autres en rient, la plupart avec sagesse se
défendent d’y songer. Ils font leur métier. C’est précisément ce que
conseillait encore Camus dans La peste.
Il n’empêche, le soupçon d’absurdité ne manquera pas de les traverser.
Ils se verraient bien alors assez fous pour répondre à l’imbécile qui
s’inquiète de leur réussite : vous plaisantez, j’espère ! ou mieux, comble de l’aveuglement et de la clairvoyance réconciliés, ils se réfugieront dans le paradoxe: j’y crois parce que c’est absurde.
La lucidité du croyant désenchanté l’honore, mais disqualifie d’autant
sa foi. Le « luxe torturant » a ceci de ruineux qu’il se soldera par
la lassitude et la démoralisation.
La réussite est donc le mot d’ordre – pour tous,
sans faire de jaloux. Dans l’obligation absolue et réciproque de
réussir, l’élève et son maître se voient enrôlés dans une sorte de
désunion sacrée. À l’enfant transi par tant d’exigences, on tient le
discours du bourreau à la victime : nous avons les moyens de te faire réussir.
Rien d’étonnant qu’il soit ainsi à la torture et le rende bien. Sa
force d’inertie ou sa violence lui servent d’excuse et la seule
réussite dont il pourra répondre avec assurance sera d’échouer.
Bientôt, l’arme de la pédagogie ayant fait long feu, c’est le pistolet
sur la tempe qu’il avouera le vrai nom de Molière comme dans le film La Journée de la Jupe.
Quant au maître, il portera la croix de la responsabilité, ce que lui
suggère le discours charitable de certains pédagogues : une élève en
échec, c’est d’abord un professeur en échec. S’il ne s’est pas alors
retourné contre lui-même, il le fera contre la chiche Providence pour
réclamer des moyens, au risque de s’apercevoir que ces moyens ne
changent pas grand-chose à l’échec, quand ils ne l’aggravent pas.
Tragique : Œdipe voulant fuir l’oracle court à sa perte. C’est peut
être une preuve du destin que de s’accomplir même dans son refus. La
grande révolte de 1968 contre la société de consommation n’en
aurait-elle pas précipité de fait le triomphe ?
Aussi l’école n’est-elle pas loin de ressembler à
la Nef des fous : réformes endémiques, défilés et blocages saisonniers,
délires entre les murs, quête interminable du Graal pédagogique,
autorité sans autorité, enseignants réduits à la camisole ou à la
béatitude chimique. Le trait serait-il forcé qu’il ne manquera pas
d’être rejoint par le modèle : l’école est en passe de devenir sa
propre caricature. Sans rire, la « ronde infinie des obstinés » offre
le spectacle emblématique de cette folie circulaire qui s’est emparée
de l’école dont la seule réussite est finalement celle du mouvement.
L’école bouge et fait bouger, mais c’est en rond, frénétiquement. Tout
ce qui doit contribuer à la réussite semble participer de même à
l’échec, au mieux en le déplaçant. Pierre Bourdieu n’avait
certainement pas tort de dénoncer la reproduction des inégalités. Mais
au nom de la Perfection Démocratique, l’école devait égaliser les
conditions. À l’aune de cette perfection, il n’en est rien. Le Collège
Unique n’est pas unique de sorte qu’il reste à faire, sans relâche. Les
sociologues aujourd’hui en sont revenus, curieusement pour mieux
repartir, et du même pied : la démocratisation de la réussite est une
fiction, une fiction oui, mais nécessaire. L’Idéal (noble mot) est
démystifié. Autant ressusciter le fou de Camus : il sait bien, mais
quand même… Cela s’appelle l’espoir, fou, bien entendu, d’autant plus
fou qu’il vous replonge dans le cercle.
Or, ce cercle, il
suffit déjà de l’apercevoir pour ne plus y appartenir tout à fait.
Comme on ne voit rien qu’à distance, il faut bien qu’on ait un pied
dehors pour au moins le soupçonner. Et l’incurable espoir de nous
guérir de cette sorcellerie nous prend. C’est un début, patientons.
Jean Jachymiak, enseignant.
Source :Lire-Ecrire.org
Publié le Jeudi, 18 juin 2009 par veille-education