Enseignement Privé : la teinture et l’onction
LE PROJET DE CHARTE DIOCESAINE voulu par Mgr Jean-Pierre Cattenoz pour
l’enseignement catholique en Avignon, a fait l’effet d’un coup de
tonnerre dans le ciel résolument bleu de l’institution. La Conférence
annuelle des évêques de France, tenue peu après à Lourdes, a sagement
évité le sujet. Le contre-feu est venu sous la forme d’un livre
collectif dirigé par Mgr Claude Dagens : Pour l’éducation et pour
l’école. Des catholiques s’engagent. L’ouvrage est cosigné par des
personnalités, telles que Guy Coq, Marguerite Léna, Henry-Jérôme Gagey
et Roger Fauroux, réunies pour réfléchir à l’avenir du système
éducatif. Les thèses de Marcel Gauchet en constituent le fil
conducteur. Le christianisme comme religion de la sortie de la
religion, les liens entre religion et démocratie, le désenchantement du
monde et la désespérance de la société sécularisée : autant de thèmes
qui apparaissent en filigrane dans le concours des auteurs à cette
petite somme.
Elle souligne d’un trait ferme la contribution citoyenne de
l’enseignement catholique, depuis que la loi Debré l’a inscrit dans le
service public d’éducation nationale. Cette loi a d’ailleurs pu
apparaître comme la cible de Mgr Cattenoz dans son rappel énergique au
respect de leur caractère propre par les établissements catholiques.
L’enjeu éducatif est devenu une telle bouteille à l’encre, qu’il
importe, entre parole prophétique et discours institutionnel,
d’harmoniser certaines positions ; notamment celles des chrétiens qui
accordent à l’Église, institution porteuse de l’expertise humaine, la
capacité de restaurer une vraie relation éducative au sein d’une
société sans repère.
Un commun état des lieux
Mgr Cattenoz et Marguerite Léna ont une approche très parallèle de la
perte de sens, qui caractérise notre modernité, et de la difficulté d’y
transmettre vie et culture. Une perte de sens qui serait, selon le
pasteur, liée à une triple révolution : mondialisation rapide grâce à
un capitalisme incontrôlable, révolution numérique et médiatique et
révolution biotechnologique. La philosophie de l’éducation décline
cette révolution, avec une profonde pertinence, sous la forme de trois
pouvoirs en prise sur trois désirs – l’argent, désir d’avoir ; les
médias, désir de voir ; les technologies, désir de maîtrise et de
pouvoir – auxquels il importe de trouver une réponse éducative.
Les pistes proposées par Marguerite Léna méritent un certain intérêt,
car elles engagent l’ensemble du système éducatif. Quelle part faire en
éducation au besoin d’avoir ? L’école doit ordonner l’avoir à la
promotion de l’être, dit Marguerite Léna, et l’éducation est cette
utopie portant la contradiction au cœur d’un système, qui n’envisage
les rapports entre les êtres que sous l’aspect de la vénalité. Les
biens de l’esprit, ajoute-t-elle citant Kierkegaard, sont par
définition communicables sans se perdre : « les communiquer, c’est les
partager ». « Cela peut nous interroger sur la logique de performance
concurrentielle ou d’accumulation quantitative des savoirs qui parfois
dévie à sa source la formation scolaire. Nous pressentons alors que
faire simplement de notre mieux notre tâche éducative est déjà un acte
de résistance spirituelle. »
Après Être et Avoir (le film), être et paraître : comment ordonner le
visible à la profondeur du réel dans une société médiatique où l’être
est réduit à l’être-vu ? L’impératif éducatif est ici celui de l’éveil
de l’attention et de la contemplation qui ne peut se développer que
dans le temps du mûrissement. Ce temps éducatif obéit à la loi du
secret et de la lenteur. « Seule l’attention vraie fait du visible le
sacrement de l’invisible. » Enfin, notre société technicienne réduit
l’être au faire. « La raison qui se réduit à la seule rationalité
procédurale, opératoire, instrumentale, se prive des lumières d’ordre
éthique et métaphysique que cette situation inédite appelle de manière
urgente. » Ce que confirme Mgr Dagens : « Le principe d’humanité est
aujourd’hui en question et il demande à être pensé à frais nouveaux de
façon raisonnable, précisément face à ce qu’il peut y avoir
d’irrationnel et de violent dans certains calculs de la technique et
dans certaines pressions financières et administratives. »
Caractère propre : la cerise sur l’étouffe-chrétien
Jean-Claude Milner avait fustigé le discours « hypocrite par structure
des réformateurs pieux » du progressisme chrétien, mâtiné de marxisme
pour exténuer l’institution scolaire. Que disparaissent les structures
pour qu’advienne l’épiphanie de l’Esprit ! Guy Coq pointe à son tour la
désinstitutionnalisation de l’école et Mgr Dagens relève de son côté «
la faible reconnaissance des institutions liées à l’enseignement
catholique à l’intérieur même de l’Église ». Cela semble être le signe
de la dévalorisation de l’engagement éducatif des chrétiens depuis une
quarantaine d’années, qui trouve son origine dans le soupçon porté sur
toute institution. La sécularisation des institutions éducatives
ecclésiales doit beaucoup à la loi Debré. Guy Guermeur, ancien
secrétaire général de l’Association parlementaire pour la liberté
d’enseignement rapporte que, selon le général de Gaulle, « la logique
de la loi Debré était celle de l’intégration par la méthode des Horaces
et des Curiaces ». Si l’on juge l’arbre à ses fruits, force est de
reconnaître que l’inclusion dans le monopole d’État – sans doute
inévitable sous peine de marginalisation – a entraîné un nivellement
idéologique par la gravitation de la planète « Ed. nat. » sur son
satellite catholique.
Prisonnier des programmes, des méthodes, de la formation des maîtres
imposés par le ministère, il lui reste le « caractère propre » concédé
in extremis par la loi Debré : la cerise sur l’étouffe-chrétien. Pour
André Blandin, secrétaire-adjoint de l’enseignement catholique, cette
cerise éducative conserve sa valeur : il en expose les vertus en
montrant l’évolution de la communauté chrétienne de la défense du
caractère propre en confrontation avec le bloc laïque à « la volonté de
prendre part institutionnellement à la responsabilité de la nation
vis-à-vis de l’enseignement et de l’éducation », selon le préambule du
statut de l’enseignement catholique. Cette volonté d’inscription
ecclésiale dans la vie politique de la nation se trouve aussi inscrite
dans la Lettre des évêques aux catholiques de France (1996), où l’on
trouvait l’expression de cette exigence sous la plume de Mgr Dagens : «
Nous tenons à être reconnus non seulement comme des héritiers,
solidaires d’une histoire nationale et religieuse, mais aussi comme des
citoyens qui prennent part à la vie actuelle de la société française,
qui en respectent la laïcité constitutive et qui désirent y manifester
la vitalité de leur foi. »
École catholique : école de la nation ?
Prenant acte de cette nouvelle donne, Henri-Jérôme Gagey estime que le
christianisme est considéré comme une source positive d’inspiration
culturelle et éthique, pour l’action sociale et politique. Cependant,
il constate toujours une incapacité, même chez les chrétiens, à penser
l’impact de l’Église comme institution sur la vie de la cité. D’où
l’excès de prudence de Mgr Dagens : « Il ne s’agit pas du tout de
revaloriser l’enseignement catholique au détriment de l’enseignement
public, mais il s’agit pour l’Église entière de comprendre que sa
responsabilité peut s’exercer sans réserve à l’intérieur de la société
et qu’elle doit, en même temps, s’alimenter aux sources de la foi
chrétienne. » Il lui appartient, dans une société démocratique en mal
de fondements éthiques et religieux, d’apporter une réponse aux
questions de philosophes politiques tels que Marcel Gauchet ou Jürgen
Habermas.
Dans un dialogue avec le cardinal Ratzinger (Esprit, juillet 2004 ),
Habermas insiste sur l’apport essentiel d’une vision religieuse dans
une société sécularisée. Quant à Gauchet, il affirme que le
christianisme a toujours de grands services à rendre à la société
laïque. L’école catholique associée à l’État a donc le rôle civique
d’insuffler, à une société désorientée par le pluralisme
individualiste, les valeurs chrétiennes de feu le consensus
républicain. D’après Henri-Jérôme Gagey, elle a les moyens d’apporter
des réponses originales « par son sens évangélique de l’humain, dans un
travail créatif, charismatique », au nom de toute la tradition
d’adaptation au terrain qui a déterminé l’action décentralisée de
l’Église dans ses nombreuses congrégations enseignantes. Cela reste
potentiellement vrai, même si l’on doit considérer avec inquiétude le
nivellement pédagogique et éducatif des établissements. Ce que note Mgr
Cattenoz : « La dépendance actuelle de l’enseignement catholique envers
l’État est lourde de conséquences pour l’avenir quant à sa liberté de
témoignage. » Toujours est-il qu’une vision trop irénique, en phase
avec les nécessités consensuelles de la post-modernité, comporte un
danger d’instrumentalisation de l’école chrétienne. Si l’école
catholique partage avec l’école publique le souci de la formation du
futur citoyen, elle est aussi « méta-civique ». Et c’est à ce titre
original qu’elle doit participer pleinement à l’Éducation nationale.
Toujours la culture religieuse
André Blandin cite, comme exemple positif de l’osmose public-privé, le
rapport Debray sur la culture religieuse. Il rappelle que ce n’est pas
l’enseignement catholique qui a pointé en premier le grave déficit en
la matière, mais le public. Ceci ne l’amène pourtant pas au mea culpa
que l’on pourrait attendre à la fois sur l’indépendance pédagogique du
privé sous contrat et sur sa responsabilité spécifique dans ce domaine.
La faillite éducative fondamentale, soulignée par Régis Debray, incombe
certes au système éducatif dans son ensemble, qui s’est appliqué à lire
le principe de laïcité de la façon la plus étriquée. Cependant,
l’enseignement catholique porte la responsabilité d’une faillite
catéchétique antécédente, qui l’habitue désormais à accueillir la
culture religieuse comme l’heureux avatar de la formation chrétienne
des temps démocratiques.
La volonté nouvelle – d’ailleurs peu suivie d’effet — de l’enseignement
public de promouvoir la culture religieuse est certes excellente : elle
repose sur la connaissance objective des faits religieux et de leur
inscription dans les sociétés humaines et représente une ouverture sur
le fonds religieux de toute culture authentique. Mais il revient à
l’enseignement catholique d’y ajouter sa dimension pastorale qui est le
cœur de son caractère propre. Car l’État laisse à l’Église le soin de
le définir : il se contente de le garantir et de le respecter. Et cela
offre à l’enseignement catholique de grandes marges pour le déploiement
de sa liberté éducative.
Un caractère propre p.p.c.d.
Pour Mgr Cattenoz, le caractère propre se réduit à un Plus Petit Commun
Dénominateur : le consensus mou sur les valeurs évangéliques et sur un
humanisme chrétien en phase avec l’air du temps ; « une ambiance et un
climat fait de convivialité aimable dont on suppose qu’ils portent la
proposition d’une catéchèse adaptée à notre temps sans préciser
l’étendue doctrinale et évangélisatrice de cette adaptation ». On sait
pourtant ce que valent les valeurs chrétiennes coupées de la personne
du Christ : le dépérissement de la morale républicaine, qui s’en
inspirait, montre à quelles désillusions mène une foi chrétienne
réduite à la morale.
« Marqué par une modernité largement teintée par l’idéologie de mai 68
dans son fond comme dans sa forme, grevé des conséquences du
matérialisme ambiant, constate l’archevêque d’Avignon, l’enseignement
catholique est trop souvent incapable d’appréhender le monde qui se
construit, pour comprendre la place qui est offerte à une vraie
pédagogie chrétienne… S’il émet quelques radicelles vers la couche la
plus profonde du christianisme, il s’en détache lentement mais
sûrement. » Le discours fulgurant du pasteur rappelle que la pédagogie
chrétienne doit être à la hauteur de la radicalité du message du
Christ. Pour le bien de la société, c’est à la restauration de la
culture chrétienne que doit s’atteler l’école catholique et il est
manifeste que ce n’est pas son actuelle ambition.
La teinture et l’onction
L’heure est trop grave pour entrer dans une guerre de tranchées
dialectique. L’urgence est de considérer la complémentarité des
approches. Dans son appel à la formation de l’intériorité et de la
liberté, maîtres mots oubliés de toute éducation, Mgr Dagens rejoint
Mgr Cattenoz.
L’analyse de Guy Coq, dont l’un des ouvrages s’intitule La démocratie
rend-elle l’éducation impossible ? (Parole et Silence), rend compte
avec pertinence de nos petits pas démocratiques vers la barbarie pour
cause de stérilité éducative ; et si Mgr Dagens plaide pour le service
public d’éducation, c’est parce que l’Église n’éduque pas dans son
intérêt, mais dans celui de la société dans laquelle elle s’inscrit.
C’est pourquoi l’engagement des chrétiens doit irriguer l’ensemble du
système éducatif. Les réponses de l’ingénierie chrétienne en matière
éducative sont multiples et il faut restaurer pour l’Église les espaces
qui lui permettent d’en faire à la fois la proposition et
l’application. Ces réponses sont nécessairement graduées et elles le
sont déjà dans l’enseignement sous contrat, où l’offre éducative répond
à l’attente sociale globale de transmission des valeurs. Cette offre
est nécessaire, mais insuffisante.
Il faut doubler l’école de la teinture chrétienne par l’école de
l’onction chrétienne. C’est-à-dire une école embrayée sur les
humanités, dont s’est éloigné le modèle officiel, et qui développe une
pédagogie chrétienne ancrée dans la prière et les sacrements. «
L’enseignement catholique, écrit Mgr Cattenoz, doit se concevoir à la
fois comme une institution de formation générale et une structure
d’apprentissage de la vie en Christ. » Cette école de l’onction est la
condition et la garantie de la fécondité de l’ensemble de l’institution
: elle est à réinventer d’urgence. Son horizon est celui de la
formation à la sainteté. Elle exige des communautés éducatives
entièrement dévouées à la transmission simultanée de la culture et de
la foi, des « sourciers des énergies humaines et divines latentes »,
dit Marguerite Léna, « voués à ce patient travail d’éveil de la
conscience, d’affinement du discernement, d’orientation des puissances
d’aimer ». Plus que d’un renouveau civique, pour lequel l’engagement
des chrétiens est impératif, c’est de cette invention nouvelle que
dépend la réponse éducative de l’Église à la désespérance des temps.
EM. TR.
Fondation de Service Politique
Publié le Vendredi, 6 novembre 2009 par veille-education