Si j’avais à enseigner vraiment le fait religieux à mes élèves, je ne pourrais pas faire fi du livre de Finkelstein et Silberman (« La bible dévoilée » - Bayard), ni de l’extraordinaire exégèse chrétienne de l’abbé Turmel. Si on me contraignait à enseigner franchement le fait religieux, c'est-à-dire la théologie, il ne resterait plus beaucoup de petits catholiques ni de petits
musulmans convaincus au sortir de ma classe. Je n’ai pas l’impression que ce soit le souhait du législateur.
Rassurez-vous, je ne le ferai pas, je refuserai. Ce serait accepter de casser le système qui protège notre liberté de conscience, qui protège le pays de la domination d’une religion, et les religions de la domination de l’état. Il faut refuser d’enseigner le fait religieux comme certains instituteurs ont refusé de faire chanter « Maréchal nous voilà » à leurs élèves.
Par contre, l’Histoire, ça s’enseigne. Et la littérature aussi qui comprend forcément des textes religieux, issus du polythéisme –L’Illiade, l’Odyssée, Les métamorphoses d’Ovide- comme du monothéisme –je me rappelle avoir traduit Augustin d’Hippone au lycée (pfiou)- et c’est sans doute une bonne chose que de les étudier.
Mais dans l’état actuel des choses, et nous n’en sommes pas encore au « fait religieux » obligatoire , les manuels d’histoire de 6ème privilégient en nombre de pages certains mythes par rapport à d’autres. La Bible passe largement devant la mythologie gréco-romaine, par une sorte de ridicule néo-nationalisme religieux. Ce n’est plus « nos ancêtres les gaulois », mais « nos fondateurs les bergers cananéens ». Ce qui fait passer Meggido devant Athènes et Sparte. Certains manuels sont manifestement plus christianisants que judaïsants, d’autres à l’inverse privilégient l’ancien testament, certains insistent sur l’Islam, sans doute pour bien rester politiquement correct. Et comment faire autrement, dans ce domaine où l’impartialité est inaccessible. Le Sciences et Vie n°1033 d’octobre 2003 l’affirme : certains manuels, qu’ils citent, présentent des mythes comme des faits : « Les Évangiles nous apprennent que ... », « L’ange Gabriel descendit du ciel et trouva Mohammed sur le mont Hira ». Nous n’en sommes déjà plus à l’Histoire, mais aux catéchismes, pluriels certes, mais catéchismes..
Et les éditeurs scolaires auront beau en rajouter ici et là, les barbus ou les tonsurés de tous poils n’en auront jamais assez de leur point de vue, c’est une certitude. Quand ils auront fini de mesurer la largeur des bandanas, ils compteront le nombre des lignes dans les livres. Nous sommes devant des décennies de chipotages creux mais dangereux. Et les clercs vont revenir mesurer ce que les instituteurs font dans leur classe.
Nous cassons la laïcité. Nous cassons notre système de protection. Avant trente ans, ce sera la guerre des religions. Ici.
Par contre, l’étude de l’histoire des religions, et celle de la littérature religieuse historiquement située ne peut qu’être intéressante, mais pour des jeunes gens qui savent lire et juger : plutôt des étudiants. Je serais partisan de repousser l’étude de l’histoire des religions aux moments de l’étude des périodes où elles ont de l’importance. Et si possible avec des lycéens plutôt que des collégiens. Quand à la religion pour les petits, c’est de l’Histoire. Ou alors, ils vont au catéchisme que leurs parents choisissent. Ils n'ont pas à subir le mien.
Mais qui a lancé la bombe à retardement du foulard ? La loi Jospin !
Qu’est-ce qu’il faut faire ? Abroger la loi Jospin. Appliquer la loi de 1905, comme on n’aurait jamais dû cesser de le faire. Et c’est tout. Et sauver le système qu’est la laïcité en laissant les religions à leur place. Et pour ce qui nous concerne, nous, enseignants publics, les religions ne peuvent pas sortir du fil de l’Histoire, ou du cadre de la littérature.

MLB. 8/1/04

PS : Au fait, vous savez pourquoi ils ont remis une louche de « fait religieux » à l’école ?
Parce que les jeunes catholiques ne connaissent plus leur histoire sainte. Et pourquoi les jeunes catholiques ne connaissent plus leur histoire sainte ? Parce qu’ils ont formé les catéchistes aux méthodes d’enseignement modernes.

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